Parmi les nombreux essais que Carl Gustav Jung, génie de la psychanalyse, enfant renégat, a consacrés au monde des disciplines et philosophies orientales, il en est un qui revêt pour nous une importance particulière : Le Yoga et l’Occident. Paru pour la première fois à la fin des années 1930, coïncidant avec un voyage en Inde, où l’auteur était honoré par un certain nombre d’universités locales, le message qu’il transmet est encore vital aujourd’hui, en particulier en ce qui concerne la croissance spirituelle.

Si, d’une part, Jung est sceptique sur la possibilité qu’un individu occidental, tiraillé entre la science, la foi et l’argent, puisse effectivement « s’ouvrir » au Yoga et le « pratiquer » réellement, d’autre part, lorsqu’il évoque la respiration du prana (telle qu’il a été témoin de sa pratique en Inde), il pressent que les mots ne suffiront pas à relier l’homme à l’Univers.

L’Orient respire

« Grâce à l’exercice, le Yoga met le corps en contact avec la globalité de l’esprit, comme cela apparaît dans les exercices de pranayama, dans lesquels le prana est à la fois souffle et dynamique universelle du cosmos. »

Pour l’universitaire suisse, c’est sur la capacité à respirer que peut se construire une véritable perspective de croissance, ainsi que le véritable sens du yogisme. Après tout, ce n’est pas une coïncidence (même si c’est peut-être inconscient) si le mot « exercice » apparaît deux fois dans la courte séquence, en référence à la culture de son propre prana.

« Avec le mot prana, le yogi entend bien plus que la simple respiration… C’est toute la composante métaphysique… Il ne connaît pas par l’intellect, mais par son cœur, et par ses intestins. »

La vision des yogis est profondément troublante pour Jung : c’est comme s’il pouvait « voir » les cellules mêmes de leur corps respirer, s’ouvrir et se fermer. Et c’est cette image vivante qu’il ramène en Occident. Et c’est le silence d’un esprit tranquille, le Aum, expression d’un yoga invisible qui ne parle pas, ne se fragmente pas, mais invite chacun à réfléchir et à se demander : puis-je respirer ?

L’Ouest se divise

Jung utilise cette image d’une voie indienne mystique, voire tout à fait idéale, pour s’opposer à l’Occident, en l’attaquant, en montrant à quel point il peut être éloigné et se bercer d’illusions, sur le fait de savoir respirer, d’être éveillé, d’être yogi. L’Occident ne peut tout simplement pas saisir la notion de pratique du Yoga.

« Ainsi, dès le départ, la scission au sein de l’esprit occidental rend impossible la réalisation correcte du but du Yoga. Elle en fait soit un phénomène strictement religieux, soit une sorte d’entraînement aux techniques mnémotechniques, à la gymnastique respiratoire, etc… »

Jung nous dit en substance que, de par leur nature, une fois que les Occidentaux ont pu tenir entre leurs mains ce nouveau jouet exotique appelé yoga, ils l’ont disséqué et étudié pièce par pièce, peut-être aussi pour pouvoir mieux le revendre ?

Jung nous rappelle qu’un tel état d’esprit s’oppose formellement à la voie du yoga, qui encourage à cultiver le champ de l’unité : unir l’âme et le cosmos, en une profonde respiration.