Les origines paysannes du mot « Yoga »
Dès son étymologie, le mot Yoga en dit long sur son essence énergétique. Si, d’une part, ce mot sacré en est venu à signifier « unir, réunir », il reste une autre origine, plus profonde, relevée, entre autres, par le grand érudit roumain Mircea Eliade. Cette observation fait référence à la racine sanskrite du mot Yoga : yugà, qui coïnciderait avec un terme venant tout droit de l’acte de travailler les champs : le joug. À notre époque technologiquement avancée, peu de gens sont susceptibles de se souvenir de ce qu’est un joug, ou de ce à quoi ressemble cette intuition humaine ancestrale. Dans l’agriculture ancienne, un joug était un cadre en bois reliant deux animaux de trait au niveau du cou afin qu’ils puissent traîner la charrue en se déplaçant ensemble dans la même direction, comme sur des rails. Grâce à cette étymologie intéressante, le mot Yoga n’évoque pas seulement l’idée d’unité, de réunion de choses séparées (l’esprit et le corps, l’âme humaine et l’âme cosmique) ; il parle de quelque chose de plus, soulignant comment une telle unité peut prendre forme en rassemblant l’énergie au lieu de la gaspiller, en canalisant son flux dans une seule voie. Telle est la voie du Yoga : une pratique qui consiste à labourer son propre sol, c’est-à-dire son corps, afin de le rendre fertile, vivant et un.
La première position est qu’il n’y a pas de position !
Les Yoga Sutras de Patanjali est un texte sapientiel qui représente la naissance institutionnelle de la voie yogique, ainsi que l’autorité philosophique ultime sur le Yoga. Il comprend plus de 180 sutras (aphorismes sacrés), mais seulement trois de ces sutras concernent la pratique proprement dite, ou les positions (asana). Comme si le bon agencement des mouvements que le corps doit effectuer pour se nourrir de l’énergie du cosmos et devenir « la charrue de son champ » était l’effet naturel d’un principe un peu plus intérieur, ayant trait à la nécessité d’apaiser l’esprit. Nous dirons, éteins ton esprit, pour que le corps puisse être allumé. C’est sur une telle notion méditative que repose la première des quatre sections des Yoga Sutras. Les 51 Sutras du Samadhi Pada décrivent le Yoga comme un moyen de supprimer les états psycho-mentaux (citta) (vrtti). Ce terme particulier, « citta », utilisé par le philosophe Patanjali, a le sens de « masse psychique », la façon typiquement humaine d’enregistrer et de contrôler chaque sentiment qui traverse notre conscience. Se libérer du contrôle, de cette superpuissance (vrtti) de l’esprit sur le corps, de cette compulsion à donner des noms à tout, permettra d’identifier un chemin pour atteindre le Samadhi (pas d’esprit, seulement la conscience), l’état béatifique dans lequel l’émancipation peut avoir lieu du « cercle des renaissances », le Samsara.
Le Yoga en tant que voie de la nature
Il s’ensuit que le véritable sens de toute pratique yogique est précisément de rester connecté, comme par un joug, à cette origine méditative. Aucune pratique ne peut mettre complètement de côté la méditation, la libération de l’esprit. Et aucune méditation ne peut vivre sans pratique, sans le voyage des asanas. Alors que dit le grand philosophe et grammairien Patanjali, sur les asanas (positions), sur les postures, les salutations au soleil, le cœur battant de toute pratique ? Juste deux mots : Sthira et Sukham, stabilité et confort. Cette apparente réticence à l’égard de la pratique laisse en fait place à une notion intéressante. Peut-être que la stabilité et le confort ne sont pas naturellement accessibles à l’être humain,